Extrait du troisième volume des aventures d'Eragon, traduction de votre servante.
Ombre et Lumière (Chapitre 3)
Saphira pétrissait la terre sous ses pieds. Il est temps de partir ! Eragon et Roran grimpèrent sur le dos de Saphira, laissant leurs sacs et leurs vivres suspendus aux branches d’un genévrier. Comme elle avait gardé sa sellerie pendant la nuit, ils n’eurent pas à perdre de temps à l’harnacher. Le cuir moulé était chaud, presque brûlant, sous Eragon. Il s’accrocha à une pointe sur le cou devant lui – pour se stabiliser lors de brusques changements de direction – tandis que Roran enroulait un bras épais autour de la taille d’Eragon, brandissant son marteau au bout de son autre bras.
Un morceau de schiste craqua sous le poids de Saphira alors qu’elle se baissait pour prendre de l’élan puis, en un seul bond étourdissant, elle s’élança jusqu’au bord du ravin, où elle se tint un moment en équilibre avant de déployer ses ailes massives. Les fines membranes vibrèrent lorsque Saphira les éleva vers le ciel. A la verticale, elles ressemblaient à deux voiles bleues et translucides.
« Pas si fort, » grogna Eragon.
« Désolé, » dit Roran. Il relâcha son emprise.
Il leur fut impossible d’ajouter un mot car Saphira bondit de nouveau.
Quand elle fut arrivée au point culminant de son saut, elle abaissa ses ailes qui bruissèrent avec force, les élevant tous les trois plus haut encore. A chaque battement d’aile ils grimpaient de plus en plus près des nuages plats et étroits qui s’étendaient d’est en ouest.
Au moment où Saphira vira en direction de Helgrind, Eragon jeta un coup d’œil à sa gauche et remarqua que, grâce à leur altitude, il pouvait voir une longue enfilée du Lac Leona à quelques miles de là. Une épaisse couche de brume, grise et vaporeuse dans cette lueur qui précède l’aube, émanait de l’eau comme si un feu surnaturel brûlait à sa surface. Même avec sa vue perçante, et à son grand regret, il ne pouvait pas distinguer la rive opposée, ni l’extrémité sud de la Crête qui se trouvait au-delà. Son regard ne s’était pas posé sur les montagnes de son enfance depuis qu’il avait quitté la vallée de Palancar.
Au nord se dressait l’énorme masse désordonnée de Dras-Leona, comme une silhouette carrée se détachant contre le mur de brume qui bordait son flanc gauche. Le seul bâtiment qu’Eragon pouvait identifier était la cathédrale où les Ra’zacs l’avaient attaqué, sa flèche dentelée dominant le reste de la ville, comme une pointe de lance hérissée. Et quelque part dans le paysage qui défilait plus bas se trouvaient, Eragon le savait, les restes du camp où les Ra’Zacs avaient blessé Brom à mort. Il laissa resurgir en lui toute la colère et la peine causées par les évènements de ce jour-là – ainsi que le meurtre de Garrow et la destruction de leur ferme – pour qu’elles lui donnent le courage, non, le désir de faire face aux Ra’Zacs et de les combattre.
Eragon, dit Saphira. Aujourd’hui il ne nous est pas nécessaire de fermer nos esprits et de garder secrètes nos pensées, n’est-ce pas ?
Sauf si un autre magicien fait son apparition.
Un éventail de lumière dorée flamboya à l’horizon où pointait le sommet du soleil. En un instant toute la gamme des couleurs donnèrent vie au monde terne jusqu’alors: la brume était d’un blanc étincelant, l’eau se fit bleu éclatant, le mur à l’aspect brun de boue qui entourait le centre de Dras-Leona se révéla jaune sale sur les côtés, les arbres se drapèrent de toutes les nuances de vert, et la terre se réchauffa de rouge et d’orangé. Helgrind cependant demeurait noire – comme toujours.
La montagne de pierre se faisait rapidement de plus en plus large au fur et à mesure qu’ils s’en approchaient. Elle était intimidante, même depuis les airs.
Plongeant vers le pied de Helgrind, Saphira bascula si loin sur sa gauche qu’Eragon et Roran seraient tombés s’ils ne s’étaient pas déjà attaché les jambes à la selle. Puis elle s’enfila prestement autour des éboulis de pierre et au-dessus de l’autel où les prêtres de Helgrind célébraient leurs cérémonies. Le bord du gouvernail d’Eragon prit le souffle de son passage de plein fouet et produit un hurlement assourdissant.
“Alors ?” cria Roran. Il ne pouvait pas voir au-devant d’eux. “Les esclaves ne sont plus là !”
Eragon sentit un grand poids le presser sur la selle lorsque Saphira redressa et repartit vers le haut, faisant une spirale tout autour de Helgrind à la recherche de l’entrée du repère des Ra’Zacs.
Pas même un trou de souris, déclara-t-elle. Elle ralentit et fit du sur-place devant une crête qui faisait lien entre le troisième des quatre pics et la partie proéminente au-dessus. Le contrefort déchiqueté amplifiait le bruit percutant produit par chaque battement de ses ailes jusqu’à ce qu’il ressemble à un coup de tonnerre. Les yeux d’Eragon larmoyaient sous les pulsations de l’air qui battait contre sa peau.
Le dos des pointes et des colonnes de rochers était veiné de blanc là où le givre s’était incrusté dans les fissures qui sillonnaient la roche. Rien d’autre ne venait perturber la noirceur d’encre des remparts balayés par le vent de Helgrind. Aucun arbre ne poussait parmi les pierres penchées, ni aucun buisson, herbe, mousse ou lichen. Même les aigles n’osaient pas nicher sur les vires brisées de la tour. Fidèle à son nom, Helgrind était un endroit ou régnait la mort. Elle se dressait, drapée dans les replis de ses escarpements et de ses fêlures en dents de scie aiguisées comme des lames de rasoirs tel un spectre osseux élevé pour hanter la terre.
En projetant son esprit, Eragon put confirmer la présence de l’un des esclaves ainsi que des deux prisonniers qu’il avait découvert la veille à Helgrind mais, et ceci l’inquiéta, il ne pouvait localiser ni les Ra’Zacs ni les Lethrblaka. S’ils ne sont pas ici, alors où peuvent-ils être ? se demanda-t-il. En continuant de chercher il remarqua une chose qui lui avait échappé auparavant : une fleur unique, une gentiane, qui s’épanouissait à moins de cinquante pieds devant eux, à un endroit où, selon toute logique, il devrait n’y avoir que de la roche. Comment recevait-elle assez de lumière pour vivre ?
Saphira répondit à sa question en allant se percher sur un éperon rocheux quelque peu instable quelques pieds plus loin sur la droite. Ce faisant, elle perdit l’équilibre un instant et déploya ses ailes pour se stabiliser. Le bout de son aile droite, au lieu de se frotter sur la masse rocheuse de Helgrind, plongea dans la roche puis en ressortit.
Saphira, est-ce que tu as vu ça !
J’ai vu.
Saphira se pencha en avant et dirigea le bout de son museau vers la face rocheuse, s’arrêta à quelques centimètres – comme si elle s’attendait à voir un piège se déclencher – puis continua de s’avancer. Une écaille après l’autre, la tête de Saphira se glissa à l’intérieur de Helgrind, jusqu’à ce qu’Eragon ne puisse plus voir que son cou, son torse et ses ailes.
C’est une illusion! s’exclama Saphira.
Avec toute la puissance de ses muscles, elle quitta l’éperon et lança le reste de son corps à la suite de sa tête. Eragon du faire appel à toute sa maîtrise de lui-même pour ne pas se couvrir le visage en une tentative désespérée de se protéger de la pointe rocheuse qui se précipitait vers lui.
Un instant plus tard il se retrouva à l’intérieur d’une large grotte voûtée dans laquelle se répandait la chaude lueur du matin. Les écailles de Saphira réfractaient la lumière, projetant des milliers de petits reflets bleus qui dansaient sur le roc. Eragon se retourna et ne vit pas de mur derrière lui, juste l’entrée de la grotte et une large vue du paysage au-dehors.
Eragon fit la grimace. Il ne lui était jamais venu à l’idée que Galbatorix ait pu cacher le repère des Ra’Zacs en se servant de la magie. Quel idiot ! Je dois faire mieux que ça, pensa-t-il. Sous-estimer le roi était le moyen le plus sûr de les faire tuer tous les trois.
Roran jura et dit : « La prochaine fois, averti avant de faire un truc pareil. »
Eragon se pencha en avant pour détacher ses jambes de la selle tout en observant les alentours, à l’affût du moindre danger.
L’ouverture de la grotte était un ovale irrégulier, de cinquante pieds de haut et environ soixante pieds de large. De là, l’intérieur s’élargissait jusqu’à faire le double de dimension. Elle se terminait à une bonne longueur de tir d’arc en un tas de pierres penchées et entassées les unes sur les autres dans un enchevêtrement d’angles incertains. Un tapis de griffures grises défigurait le sol, trace des nombreuses fois où les Lethrblaka avaient décollé, atterri où marché là. Cinq tunnels bas perçaient les parois de la grotte, comme de mystérieux trous de serrures, ainsi qu’un couloir assez grand pour convenir à Saphira. Eragon examina attentivement les tunnels, mais ils étaient d’un noir de poix et paraissaient vides, un fait qu’il confirma en projetant son esprit par petits à-coups rapides. Des murmures étranges et confus provenant des entrailles de Helgrind parvenaient comme des échos, envoyant des images de petites créatures furetant dans le noir et d’eau qui s’écoulait en un goutte à goutte sans fin. A ce chœur de bruissements s’ajoutait la respiration rythmée de Saphira, amplifiée par les parois de roche nue.
Cependant, la principale caractéristique de la grotte était le mélange d’odeurs qui y régnait. La note de tête était celle de la pierre froide, mais par en-dessous Eragon pouvait distinguer des relents d’humidité et de moisi, ainsi que quelque chose de bien pire : l’odeur fétide et écœurante de viande pourrie.
Eragon, qui finissait de détacher les dernières sangles, passa sa jambe droite au-dessus de la colonne vertébrale de Saphira et se trouva donc assis sur le côté de la selle, prêt à sauter. Roran faisait de même de l’autre côté.
Avant de lâcher prise, Eragon perçut, parmi les nombreux murmures qui lui chatouillaient les oreilles, un grand nombre de cliquetis simultanés, comme si quelqu’un venait de frapper toute une collection de marteaux contre la roche. Le même son se reproduit une demi-seconde plus tard.
Il tourna les yeux vers l’endroit d’où venait le bruit, Saphira fit de même.
Une forme énorme et tordue se précipita hors du grand couloir. Des yeux noirs, exorbités, sans paupières. Un bec de sept pieds de long. Des ailes de chauve-souris. Le torse nu, sans poils, tout de muscles. Des serres semblables à des pics de fer.
Saphira chavira en tentant d’échapper au Lethrblaka, mais sa tentative fut vaine. La créature s’écrasa contre son flanc droit avec ce qui parut être à Eragon la puissance et la furie d’une avalanche.
Il ne sut pas ce qui se produisit par la suite, car l’impact l’envoya tournoyer à travers l’espace sans que l’ombre d’une pensée puisse se former dans le fouillis de son esprit. Sa chute libre s’arrêta aussi brutalement qu’elle avait commencé quand son dos heurta violemment quelque chose de dur et de plat ; il tomba au sol et se cogna la tête une deuxième fois.
La dernière collision chassa ce qui restait d’air hors des poumons d’Eragon. Sonné, il resta couché sur le côté, haletant et luttant pour tenter de reprendre le contrôle de ses membres insensibles.
Eragon ! s’écria Saphira.
(Suite)


